La pauvreté est-elle un handicap social ?

Sommaire

Comment la pauvreté est souvent perçue comme possibilité de handicap social

A- La pauvreté perçue comme handicap

Selon Le petit Robert, le « handicap », lorsqu’il ne résulte pas d’une déficience ou d’une infirmité, est « un désavantage et une infériorité que l’on doit supporter« . Cette définition est parlante du pauvre qui, outre ses difficultés quotidiennes, doit supporter son infériorité par rapport aux mieux nantis, peut-être s’y résigner, et supporter aussi le regard sur lui qui va avec et ce, d’autant plus que le handicap suppose une difficulté à être autonome et à se passer d’une aide. Ce phénomène a été considérablement accentué par la mécanisation, l’informatisation, les enjeux économiques et l’adoption de normes pour encadrer le travail et la production un peu partout.

Des métiers où il suffisait d’avoir des bras et une bonne capacité de travail ont quasiment disparu, tels cantonnier, ouvrier agricole, balayeur de rues… Plus grave, balayeur de rue, par exemple, n’est plus un emploi comme un autre puisqu’il est souvent proposé à des personnes dont le dossier dit qu’elles sont chômeurs longue durée ou handicapé du travail à reclasser. D’autres métiers comme chiffonniers, ferrailleurs… ont été confisqués par de grands groupes industriels. Une personne pauvre qui a peu d’instruction a toutes les raisons de se trouver démunie.

La société a accentué de diverses façons ce processus de « handicapification » de la pauvreté en sapant les facteurs correctifs qui étaient à l’oeuvre. Ces facteurs étaient de plusieurs ordres. Dans la plupart des quartiers urbains, il y avait une mixité sociale réelle. Les destructions générées par les guerres de 1914 et de 1940 ont favorisé une nouvelle répartition par le biais des reconstructions, des relogements et des cités d’urgence.

L‘école obligatoire, les cours du soir, les bourses d’enseignement ont, pendant un siècle, agi également dans un sens de correction des inégalités. Il n’en est plus de même, en particulier pour ce qui est des bourses et des cours dit de promotion sociale, ces derniers ayant subi des ajustements régionaux qui font qu’une personne désirant suivre des cours pour adultes n’est plus à égalité de traitement d’un bout à l’autre de la France.

Ces modifications et évolutions ont mis à une place prépondérante ce que l’on appelle l’aide sociale. L’aide sociale faisait partie d’un tout cohérent et elle était un élément parmi d’autres. Devenue recours majoritaire, elle tend à la toute-puissance qui se lamente sur son impuissance. L’aide doit rester un élément parmi d’autres d’un projet plus vaste. Si elle devient une entité, elle crée l’autre, le pauvre en l’ocurence, comme objet, et si elle accole pauvreté à handicap, elle crée le pauvre comme mauvais objet à normaliser. Il faut le rééduquer, l’assister. Un jour, j’ai lu qu’une association avait adopté comme raison sociale « Handicap et précarité ». J’ai alors craint le pire quant à la philosophie humaine sous-jacente.

B- Quelque cas en illustration de ce qui précède

À la fin des années 1990, une grande entreprise nationale du ramassage et du tri des déchets proposa un emploi de ripeur à cinq hommes et de tri des déchets à cinq femmes en état de très grande pauvreté. Un contrat à durée déterminée de deux ans pour une formation, suivi d’un contrat à durée indéterminé. La condition exigée en retour était la préparation et l’obtention d’un C.A.P. nouvellement créé parce que les normes ISO en faisaient un préalable obligatoire pour ce type d’emploi. Autant les futurs employés étaient prêts à suivre des cours professionnels, autant ils bloquaient sur le C.AP. et ses matières générales ne comprenant pas en quoi les tâches à accomplir le justifiaient. Ils baissèrent les bras au bout de quelques mois et les dégâts psychologiques furent considérables.

Des normes ISO qui exigeaient de leurs ouvriers des rapports quotidiens sous forme de fiches à remplir ont transformé certains en handicapés sociaux inemployables parce qu’analphabètes ou illettrés alors qu’ils avaient toujours donné satisfaction.

Au niveau psychologique, la honte alliée à la loyauté peut générer un forme de fatalité. J’ai connu une jeune fille qui progressait très vite en mathématiques et retombait à son niveau le plus bas chaque fois qu’elle prenait conscience de ses progrès.

La maltraitance devenue norme de vie : la personne trouve un emploi stable, mais, confrontée à une forme de harcèlement, elle ne peut se défendre et retrouve une spirale infernale qu’elle ne connaît que trop.

D‘autres considèrent la pauvreté comme une malédiction dont il faut s’arracher à n’importe quel prix. Avec volontarisme, ils sont de bons élèves de la société, de l’entreprise… J’ai constaté que plusieurs d’entre eux subissaient, vers la quarantaine, le même type de crise que les immigrés venus en France dans un état d’esprit comparable. Il y a dépression, vécu de grand écart entre la culture intégrée et la culture rejetée et parfois, retour à la très grande pauvreté. Cela aurait été différent si l’élévation sociale avait été voulue, soutenue et accompagnée par la famille.

C- En 2021, les ravages de la dématérialisation des achats et des démarches administratives

Comme je l’ai exposé ci-dessus, la société qui donnait la possibilité de vivre (petitement) en toute autonomie (sauf accidents et maladies) en a fermé la porte. Les coûts induits par la dématérialisation des démarches administratives grèvent lourdement des budgets qui, par le passé, suffisaient pour vivre. Tout ce que l’on appelle la « réduction de la fracture numérique » alourdit la pauvreté par l’obligation de dépenses supplémentaires devenues obligatoires et par la création de nouveaux besoins. Il faut un ordinateur à domicile pour l’école et pour presque toutes les démarches administratives, ce qui induit un abonnement Internet. Il faut un smartphone pour des identifications à distance et des liens de sécurité. Or la possession d’un smartphone entraîne l’énorme risque de dérapages budgétaires invisibles et indolores par le nombre de propositions pas toujours identifiables comme payantes et par le fait que la dépense par monnaie dématérialisée est plus difficilement gérable parce que, contrairement à des billets, on ne voit pas l’argent partir de façon concrète.

À cela s’ajoute, la modification qualitative des personne en charge de la gestion numérique des dossiers administratifs. Ces personnels sont souvent formés à la gestion de classement numérique, mais pas du tout, ou fort peu à la complexité de ces dossiers. Comme de plus, le nombre de postes pouvant accueillir du public diminue, des personnes qui étaient parfaitement autonomes pour le suivi administratif de leurs dossiers sont désormais obligées de demander de l’aide aux travailleurs sociaux des Centres communaux d’action sociale (CCAS). La dépense supprimée à un certain échelon administratif se reporte sur ces travailleurs sociaux dont les agendas sont embouteillés par des rendez-vous d’aide administrative au détriment de ceux qui ont besoin véritablement d’aide.