Le toxicomane et son entourage : questionnement sur l’interaction

Sommaire

Conférence débat à l’UNAFAM – NANCY – mai 2001
Le texte ci-dessous a été écrit pour une intervention dans le cadre d’une table ronde sur la toxicomanie organisée par l’antenne nancéienne de l’UNAFAM (Union nationale des familles de malades psychiques) et mis en forme pour publication dans le bulletin local de l’association et sur le site national.

Les lignes qui suivent sont un ensemble de réflexions à partir d’observations issues de ma pratique professionnelle dans laquelle est inclus l’animation d’un groupe de parole de parents de toxicomanes. J’ai étayé cette réflexion avec le livre de Boris Cyrulnik « Sous le signe du lien »  (Ed.  Hachette, collection Pluriel, 1989). Dans cet exposé, j’aborderai le problème de la toxicomanie sous l’angle du dialogue entre le toxicomane et son entourage et, plus particulièrement, celui des parents avec leur enfant en devenir d’adulte à travers ce douloureux parcours. La sortie de la toxicomanie amène la personne et son entourage à une mutation. Tout au long du parcours, l’entourage rencontre nombre de questions  devant lesquelles il se sent démuni. Pour aborder ce questionnement, j’évoquerai la parole et sa fonction, la notion de distance à instaurer, à trouver dans la relation, le manque comme possibilité de se trouver, le projet à construire à travers les réussites et les échecs et le modèle qui sous-tend le projet.

A- La parole

En faisant revivre une émotion et en la partageant, elle permet de s’approprier l’espace et le temps. Elle amène le passé dans le présent et, dans le même moment, peut convoquer l’avenir. Dans l’ici, le lieu où je me tiens, elle peut amener tous les là-bas, tous les lieux imaginaires ou réels que je veux. Par rapport à l’émotion, elle a une fonction de charge et de décharge. C’est l’instrument du dialogue et de l’échange qui, à partir du revécu de l’émotion, de son senti, permet d’y adapter décisions et comportements. On peut alors inventer sa vie en prenant du recul par rapport au vécu, aux sentiments, sensations, impressions.

Pour le toxicomane, la parole perd cette fonction de charge et de décharge parce que la drogue le met dans la régression : l’échange se fait alors, comme dans la petite enfance, par les postures et les gestes. Il retrouve un langage soumis aux émotions proches, il réagit directement au contexte dans lequel il est. Il doute ou se met à douter de lui et des autres. Il a peur de ce qui se passe en lui et n’arrive pas à le nommer. Il recherche des relations où le langage n’est pas nécessaire. Pour lui, cela devient  trop difficile de faire le lien entre lui, ses émotions, son vécu et les autres, leurs émotions, leur vécu. Il se met alors à la recherche d’une quiétude d’avant la naissance pour éviter la mise en relation.

Cette vulnérabilité renvoie les parents à l’époque où leur enfant était bébé et leur réponse peut être de retrouver l’attitude protectrice qu’ils avaient alors. Le toxicomane fait appel pour lui-même comme pour son entourage à des comportements qui ne sont adaptés ni à son âge ni à sa situation. Pris dans le piège d’une inquiétude légitime, ils vont faire tout pour lui : les démarches, les coups de téléphone… Ils vont pourvoir à ses besoins. Peut-être même faire comme ces mères : « Dans la famille, on se cause beaucoup, mais on ne parle pas de ce qui fait mal ». Vont alors se poser les questions : jusqu’où le faire, jusqu’à quelle limite, jusqu’à quand ? Comment parler, comment retrouver l’échange, le dialogue qui défusionne et rend possible la vie en société ? Comment l’amener à prendre en charge ses besoins, puis sa vie ?

Ce premier questionnement en amène un autre contenu dans la réflexion citée ci-dessus : comment circule la parole dans la famille ? Quel est le poids des non-dits, des secrets de famille ? Comment se dit le passé, c’est-à-dire sur quelles bases d’identification, avec quelles racines se construit le jeune homme, la jeune fille ? Qu’est-ce qu’on s’autorise à dire, à ne pas dire ? Comment se disent, se parlent, s’expriment les conflits ? Qui protège-t-on en évitant le conflit ? « On n’a pas le droit de se dire, on a éteint nos états d’âme », disait une autre mère.

B- La distance

a. Amour et attachement

C‘est alors qu’intervient le problème de la distance juste. La distance donne à chacun l’espace dont il a besoin pour son intimité, pour trouver sa place, pour élaborer des projets. Boris Cyrulnik fait une distinction entre amour et attachement pour évoquer cette notion. Pour lui, l’amour est ce qui donne naissance, ce qui est dans l’élan vital ; l’attachement inscrit ce qui a été créé par l’amour dans la durée. L’amour cherche la fusion dans l’éblouissement d’une découverte. Parce qu’il est un élan, il ne peut durer longtemps et il risque de n’être qu’un feu de paille toujours renouvelé s’il n’est pas relayé par l’attachement. « Il faut de l’amour pour que l’enfant s’intéresse au monde, puis il faut que l’amour se détache pour que l’enfant devienne une personne ».

Nous naviguons tous entre l’amour qui veut tout pour que l’autre, et en particulier, notre enfant, vive heureux, et l’attachement, recherche d’une distance juste et d’un ajustement constant entre chacun. C’est l’élaboration d’un art du compromis. Ce peut être la distance que les parents ont par rapport au quotidien, mais aussi que le jeune a par rapport à son vécu. Est-ce qu’il y étouffe ? Est-ce qu’il le fuit ? Est-ce qu’il y trouve des points d’appui pour se projeter vers l’avenir ? L’attachement, et la distance qu’il instaure, se trouve au niveau familial, mais aussi au niveau social et affectif. Comment passer du tout tout de suite à la patience de la maturation des projets ?

b. Loi et interdit

Comment instaurer, trouver cette distance ? Cela passe par l’acceptation de la loi, de l’interdit  puisque la toxicomanie est un défi à la loi. Cela passe aussi par les règles d’un contrat discuté et accepté. C’est ainsi qu’un père avait instauré un cahier de liaison où tous les matins, il mettait un mot gentil à l’intention de son fils, puis établissait une liste de tâches qu’il lui demandait de faire à la maison.

Dans les questions par rapport à la loi, il y a celle sur la dénonciation du dealer identifié comme tel. Il y a aussi celle sur l’information des parents lorsque l’on sait que leur enfant touche à un produit : faut-il ne rien dire pour garder la confiance, dans l’espoir que ce jeune parlera ainsi plus facilement ? Il y a alors risque d’ambiguïté en donnant l’impression de cautionner sa conduite. Faut-il prévenir les parents au risque de se heurter à un mur aveugle ?

c. Dépendance et indépendance

Trouver la bonne distance, c’est aussi passer de la dépendance à l’indépendance. Il y a la dépendance affective pour les parents comme pour leur enfant. La dépendance au produit est-elle le symptôme d’une dépendance qui se cache derrière les valeurs familiales (dépendance au clan, au regard extérieur, au paraître…) ?

Il y a la dépendance  par rapport à une situation qui fait vivre mais où on peut aussi se sentir vivre et gare alors au retour à la normale, un peu comme ces héros ou ces résistants qui, après la guerre, n’ont jamais pu se faire à la banalité quotidienne. Plus généralement, la dépendance par rapport à cette situation est insupportable à cause du sentiment d’impuissance qu’elle suscite. Comment agir ? comment réagir ? A quelles portes frapper ? Sur qui s’appuyer ?

Il y a la dépendance au regard social avec la peur de la stigmatisation, dépendance qui peut déboucher sur la solitude, une impuissance accrue. Comment trouver le courage alors de sortir pour demander de l’aide, pour trouver des appuis ? « Depuis que nous nous rencontrons, j’ai retrouvé l’envie de me battre ». Cette dernière phrase revient souvent dans les bilans trimestriels du groupe de parole de parents.

Il y a la dépendance au produit qu’absorbe le jeune et par delà cette dépendance au produit, il y a le sentiment pour les parents d’être devenus des jouets manipulés à distance par les pourvoyeurs.

d. Argent

L‘argent devient alors le symbole de cette dépendance subie par la famille, mais aussi des règles établies comme rempart protecteur. Tous les parents dans cette situation savent très vite que l’argent est un signal d’alarme et que des noeuds cruciaux peuvent s’établir tout autour. Faut-il donner l’argent au fur et à mesure des besoins ou fermer les yeux sur les disparitions de sommes importantes au risque de paraître complice de l’illicite ? Faut-il garder le contact à tout prix ? Faut-il instaurer une surveillance stricte quitte à mettre en tutelle compte en banque et livret d’épargne au risque d’un enfer familial et d’un chantage affectif agressif ? Peut-on utiliser l’argent comme point d’appui ultime et première borne d’un retour aux règles sociales ?

e. Relations de miroir – réaction par symétrie et retournement du sens

L‘argent est également un bon exemple du retournement de sens qu’induit la toxicomanie. Il est normalement au service des besoins vitaux (nourriture, logement,…), puis des plaisirs petits et grands. Avec la toxicomanie, il se met au service de la destruction et de la souffrance.

       Ce retournement de sens de valeurs fondatrices apporte le danger de réactions en symétrie tel ce possible dialogue imaginaire :

« Comment voulez-vous que je change, si vous ne me faîtes pas confiance ?
      – Comment te faire confiance si tu ne prouves pas ta volonté de changer ?
      –  Comment puis-je devenir indépendant, si je ne gère pas mon argent ?
      – Comment veux-tu qu’on te laisse ton argent, si on craint que tu le dépenses pour te faire du mal ? »

Le doute et la méfiance justifiés provoquent ce dialogue en miroir dans lequel risque de s’enliser la relation. C’est l’ère du soupçon. Comment trouver la position juste entre la confiance imméritée, l’espoir et la négation de toute confiance ? Comment continuer à respecter la personne, comment lui permettre de garder sa dignité tout en restant vigilant ? Comment empêcher la vigilance nécessaire de verser dans le soupçon systématique qui niera la personne en croyant la protéger d’elle-même ?

Ce retournement du sens peut aussi viser les valeurs familiales : que penser, quelle attitude adopter, que dire lorsque, par exemple, un jeune homme se drogue pour comprendre et aider un copain ? Le retournement de sens peut également être vécu par les parents avec un brouillage des limites entre le licite et l’illicite parce que prime avant tout le désir de sauver, de venir en aide.

C- Le manque

Lorsque la distance s’instaure commence alors la traversée du manque. Pour le jeune homme ou la jeune fille, c’est le manque du produit qui les avait révélés à eux-mêmes et l’acceptation que cette révélation était un leurre. C’est la création d’un espace pour partir à la découverte de l’autre qui est le véritable révélateur de soi parce que l’élan qui nous pousse vers l’autre est source de vie. Mais avant de lâcher le produit-leurre et d’accepter l’autre comme révélateur de soi, le doute va être à l’oeuvre avec la tentation de jouer sur les deux tableaux. De ce point de vue, il me semble symptomatique que certaines rechutes se fassent à l’occasion de rencontres ou de disputes amoureuses : ce n’est pas facile de lâcher le connu du produit pour aller vers  l’inconnu de la relation qui commence, surtout si elle révèle des aspérités.

Comment soutenir ce passage du manque avec son cortège d’angoisse, comment soutenir les frémissements de la vie qui reprend sa place ? Comment faire face aux rechutes ? Comment accompagner ces pas parfois chancelants vers l’autonomie ?

Les parents, l’entourage vont aussi avoir à traverser leur manque, cet espace libéré par cet oiseau qui a occupé toutes leurs pensées pendant longtemps et qui va s’envoler en leur signifiant qu’il n’a plus besoin d’eux. Comment vivre ce moment de détachement, cet instant d’insensibilité qui survient après tant de souffrances ? Comment accepter ce qui ressemble peut-être à un sentiment de libération ? C’est peut-être le moyen qu’a trouvé la vie pour manifester par cette coupure qu’elle est là et que sa créativité est intacte. « Est-ce normal que j’ai envie de faire quelque chose pour moi ? Je me sens coupable de me réjouir de son départ prochain », s’interrogeait cette mère alors que son fils allait mieux et faisait des projets qui l’éloignerait du nid familial pour un certain temps.

D- Projet-échec-responsabilié-choix

La créativité de la vie se fait par l’ouverture des possibles et des potentiels. Cette ouverture et la nécessité des choix qu’elle implique peut créer un vertige où le manque va faire entendre sa note tentatrice pour qui sort d’une période axée sur une seule préoccupation : la satisfaction par le produit.

Le choix d’un métier, par exemple, est parfois perçu par le jeune homme, la jeune fille comme une contrainte exercée par le parent, contrainte qui ne lui laisse pas la possibilité de parler à partir de ce qu’il est. Le parent peut croire qu’il a ouvert les possibles, mais le discours qu’il tient sur la nécessité de faire le bon choix, sur les sacrifices que lui, parent, va faire ou a déjà fait,… va ancrer l’adolescent ou le jeune adulte dans l’idée qu’il ne doit pas prendre de risques et surtout pas celui d’un échec car la culpabilité liée au déplaisir des parents serait trop lourde. Il y a là une hyper-responsabilisation qui aboutit à l’abandon des possibles autres que ceux proposés par les parents parce que s’il y a erreur, il y aura des coupables et des responsables. pour une personnalité fragile, un choix à faire dans ces conditions peut amener la fuite dans le produit ou la rechute.

Comment est envisagée la notion du choix ? Comment est vécu le choix ? Est-ce un abandon de possibles pour en vivre un qui donne sens à la vie ? Est-ce un choix minimaliste dicté par la crainte de ce qui pourrait advenir si un autre choix était fait ?Est-ce qu’une place est faite à l’échec, à la possibilité d’essais et d’erreurs ? C’est reconnaître alors que l’échec aide à grandir en élargissant les connaissances et en suscitant une réflexion : il laisse la porte ouverte aux possibles, parce que le choix n’est plus synonyme d’éventualité de chute s’il était erroné.

Sortir de la drogue ou de l’alcool, c’est comme sortir d’une longue maladie : cela demande réflexion sur les échecs, réflexion sur les possibles qui s’offrent et les choix à faire, c’est-à-dire élaboration de projets. Petits projets, petits pas. Phase cruciale autant pour l’entourage que pour la personne concernée. Phase cruciale pour la personne qui rencontre intérieurement, à un moment donné le seuil où elle doit dire oui à son projet, oui à l’avenir, oui à la vie. C’est accepter d’éprouver une santé et une solidité qui se reconstruisent, c’est accepter de ne plus être le centre des attentions, des soucis et des soins.

Pour certains, le oui sera dit sans retour ; pour d’autres, les réticences s’exprimeront par des aller et retour. Les rechutes seront alors la traduction des peurs, face à la perte de cette place au centre des inquiétudes familiales, et des doutes de ce qu’il y a à gagner avec une place parmi les autres. Seul le projet peut donner sens aux efforts et souffrances pour aller au-delà. Pour d’autres, le doute sur la réalité de leur propre existence et leur droit à exister est tellement prégnant qu’il l’emporte sur le gain à tenter le retour à la santé. Le oui à un projet leur semble un effort impossible à dire. Les rechutes exprimeront l’angoisse et le désespoir sous-jacents.

Cette phase est également cruciale pour l’entourage. Il a, lui aussi, à perdre avec le retour à la santé de celui qui était l’objet de ses soins. C’est un instant de vérité pour eux aussi. C’est un peu la position des parents qui accompagnent les premiers pas de leur bébé : laisser le tout petit faire ses premiers pas, c’est prendre le risque qu’il tombe et se fasse mal. On peut lui tenir la main, mais quand saura-t-il qu’il sait marcher tout seul ? Accompagner un retour à la santé, c’est prendre le risque de se tromper en étant absent au moment critique, mais c’est aussi prendre le risque que notre jeune homme ou jeune fille profite de cette absence pour oser la recherche d’un soutien ailleurs. Le retour à la santé, ce sont des moments de beau temps, des retours de nuages et parfois des orages ou des avis de tempête. Comment accueillir cette météo changeante en savourant les bons moments sans restriction, sans céder à la crainte de ce qui peut suivre?  Comment risquer l’espérance du chemin de guérison en confiance ? Comment accompagner les rechutes en gardant l’espérance de la guérison ?

E- Le modèle

Pour qu’il y ait projet, il faut qu’il y ait modèle. Quel modèle la personne a à sa disposition ? Sur quelles bases se reconstruire ? Cela amène les membres de l’entourage à s’interroger sur leurs propres bases. Sur quoi ont-ils construit leur propre vie, sur quelles valeurs ? Quelles sont leurs forces, leurs points faibles, leurs révoltes non ou mal assumées? Quel  rapport à la loi, aux règles ? Quelle est leur place dans cette société qu’ils ont contribué à créer ? Quel modèle est rejeté par la personne ? De quoi ne veut-elle plus ?

Cela oblige chacun à aller à la rencontre du solide en soi. Il va peut-être falloir renoncer à réaliser une possibilité de soi par le biais de son fils ou de sa fille. Renoncer aussi à l’image de ce qu’il ou elle était avant au profit d’une personnalité qui émerge et qui est à découvrir. L’émergence de cette nouvelle personnalité nécessite un rééquilibrage permanent pour l’entourage qui doit évoluer pour rester en phase.

La rechute peut traduire la culpabilité d’aller mieux (et donc de sortir d’une place de porte-symptôme qui fixait le problème familial sur lui), de ne plus correspondre à l’image fondatrice du gentil et du parfait, ou de ne plus pouvoir y satisfaire. En effet, la toxicomanie frappe les membres de la famille dans leurs failles, dans leur intimité, les révèle à eux-mêmes dans l’horreur de l’impuissance. C’est un révélateur pour chacun, et en particulier pour le couple, sur la place que chacun occupe et que chacun laisse à l’autre et sur la façon dont ils l’occupent.

Elle interroge sur les valeurs transmises ou à transmettre, sur la gestion familiale des conflits, sur le fonctionnement du couple. Elle interroge sur la séparation pour laquelle je laisse le mot de la fin à des parents : « la séparation, ce sont des joies à venir ». « Nous avons beaucoup à y gagner : quand il viendra, ce sera pour le partage et non pour la télé ». « C’est la possibilité que se crée une complicité ».