Crète, terre d’origine de la civilisation sud-européenne (8) Hania – Tombeau de E. Venizelos – Moni agia triada Tsangaroli

Sommaire

Tombeaux des Venizelos, père et fils

Tout d’abord, cher lecteur, un petit aperçu de la complexité orthographique créée par la transcription d’un nom grec en écriture latine. La ville connue par les Français sous le nom de La Canée, s’appelle Chania en grec ou Hania ou Khania, trois orthographes pour une même prononciation : Rhania. Après cette mise au point linguistique, quittons la ville où nous somme arrivés la veille et grimpons la corniche qui conduit à un isthme qui ferme l’espace marin compris entre Rethymno et Souda (dominé par Aptera) et qui s’ouvre sur celui de la pointe ouest de l’île. Sa base est à l’aplomb du port de Chania. Nous y allons à la rencontre d’un homme fondamental dans l’histoire crétoise, puis grecque et dont nous n’avions jamais entendu parler avant de mettre le pied dans l’île. Eleftherio Venizelos est mort depuis longtemps et, bien entendu, nous ne le verrons pas en chair et en os. Nous ne verrons que son tombeau qui nous en dira beaucoup sur lui. Par la vue qu’il donne sur la baie de Chania, son jardin arboré, sa petite chapelle, sa charge émotionnelle, le site choisi pour les tombeaux des Venizelos, père et fils, nous fait toucher du doigt une autre facette des combats de l’île.

L’allée qui mène du jardin à l’esplanade
l’esplanade où se trouve la statue commémorative du résistant et, tout au fond, la grande dalle blanche des deux tombeaux

Éleftherio Venizelos, le père, fut un homme au prénom prédestiné, qui signifie en grec ancien « celui qui agit pour la liberté, l’indépendance ». La première fois que j’ai lu ce nom, j’ai cru que c’était un surnom qui lui avait été attribué par la vox populi, la voix du peuple. Accolé à ce prénom, il y en a un deuxième « Kyriakou » dont l’origine vient de Cyrus le Grand, créateur de l’empire perse, qui, après avoir soumis Babylone en 539 av. J.-C., libéra les 44 000 juifs qui y étaient prisonniers et leur donna les moyens de se réinstaller en Palestine. Pour cela, les auteurs bibliques de l’époque l’assimilèrent au « Messie » et les chrétiens en firent l’incarnation du Seigneur bienveillant avec la supplication du « Kyrie eleison » (Seigneur, prends pitié). En dehors de cette référence liturgique à Cyrus (Kurios en grec), la signification de « Grand maître protecteur se retrouve dans la traduction grecque de Dominique en Kyriakos. Le prénom Marie-Dominique devient en grec Meria Kuriaka.

Le porteur de ce double prénom est un exemple de ce que peut donner le métissage à la crétoise : des Arméniens, des Juifs, des Turcs, des Grecs, des Crétois se mêlent dans son arbre généalogique. D’une famille originaire du Péloponnèse arrivée dans l’île après 1770, il a eu pour mère, une femme dont la famille avait donné des exemples de courage et de hardiesse dans de précédentes rébellions, et un père qui, commerçant à Khania, avait été banni de l’île pendant dix-neuf ans avec confiscation de tous ses biens au début de sa vie d’adulte. Fils d’un homme investi dans la lutte contre les Ottomans et pour le rattache-ment de la Crète à la Grèce, Eleftherio Venizelos fut un homme de conviction, de grande culture, alliant réflexion et action, complexe, subtil, persévérant voire opiniâtre, habité par la vision transmise par son père, à savoir que la Crète avait tout à gagner dans un ratta-chement à la Grèce. Maintes fois se présenta à lui la possibilité d’entamer une carrière de dictateur. Il ne céda jamais à la tentation.

Il commença par être avocat et journaliste avant de se faire élire député à l’Assemblée de Crète, en 1889, assem-blée qui venait d’être créée par les Ottomans sous la pression des puissances occidentales et qui avait le mérite d’exister malgré son peu de pouvoirs. L’insurrection de 1896 exacerba tellement les occupants et maîtres de l’île qu’ils reprirent avec force et cruauté des représailles propres à dégoûter dans leur aide aux insurgés, une popula-tion lasse des violences. Pour E. Venizelos, l’élément déclencheur qui le précipitera aux côtés des combattants est l’incendie du quartier chrétien de Khania et le massacre des habitants qui n’avaient pu fuir, le 4 février 1897. Il rejoint ainsi les rangs de ceux qui se battent dans la presqu’île d’Akrotiri.3 Le 10 février, le prince Georges de Grèce débarque à Kolomvary avec 2000 hommes. Très vite, les puissances européennes rappliquent pour contrer les projets de la Grèce, et soumettent la presqu’île au blocus et aux bombardements.

C‘est à ce moment que se situe un événement qui se produisit sur le site où se trouve le tombeau du grand homme. À cet endroit, un drapeau lui fut apporté par un navire de guerre grec au moment où une flotte italienne-française-russe- autrichienne- anglaise bombardait la ville. Lorsque le drapeau grec hissé sur un mat devint visible, il devint la cible des alliés. Une fois, deux fois, trois fois, un boulet fit tomber le mât aussitôt redressé. Un quatrième le fit voler en morceaux. Un homme Spiro Kayales Kagialedakis, ramassa le drapeau et se mit à le brandir comme s’il en était le mât, ce que voyant, l’amiral commandant la flotte de guerre ordonna le « cessez le feu ». Comme souvent dans de tels cas, il n’y a pas de version unique. Une autre raconte que le drapeau qui flottait sur son mât fut abattu par les canons ennemis. Aussitôt, des insurgés créèrent un mât vivant en grimpant sur les épaule les uns des autres, celui du haut tenant le drapeau. Chaque homme qui était abattu par un boulet était remplacé par un autre, jusqu’au moment où, ému de tant de courage et d’obstination, le commandant fit cesser les tirs sous les acclamations des équipages. La première version est celle qui a été retenue comme officielle et qui est gravée sur une plaque commémorant l’événement.

Tout en combattant, E. Venizelos n’eut garde d’oublier qu’il était aussi un juriste et, à ce titre, rédigea un projet de constitution qui fut adopté après que les forces alliées aient imposé aux Ottomans un statut d’autonomie à la Crète, en 1898. Dès cette date, il commence à devenir gênant pour certains qui tentent de l’assassiner, deux fois en une journée, lors d’une réunion à Archanes. En 1905, il prend la tête d’une insurrection contre le Prince Georges de Grèce, haut-commissaire de l’île aux méthodes autoritaires, qui voulait se construire un palais et oubliait de convoquer l’assemblée des députés. Ministre de la Justice et des Affaires étrangères du conseil exécutif crétois, il négocie et obtient l’union avec la Grèce, en 1908. Premier ministre de la Grèce, de 1910 à 1914, il engage le pays dans les guerres balkaniques qui devaient consacrer l’abandon par les Turcs de nombreux territoires, et aboutir au Traité de Londres, lequel ratifie officiellement l’Enosis, le rattachement de la Crète à la Grèce, le 17 mai 1913. En 1916, opposé aux concessions faites aux Allemands par le roi germanophile, il se met à la tête d’un gouverne-ment insurrectionnel à Salonique et, avec l’aide de l’armée française, revient à Athènes et destitue le roi au profit de son fils. À nouveau premier ministre de 1917 à 1920 et de 1928 à 1932, il fut l’objet de onze tentatives d’assassinat et finit par se retirer à Paris où il mourut en 1936.

Pour arriver sur ce site, nous sommes sortis de Khania par une route en corniche qui montait au-dessus de la mer. Après le parking, nous avons pénétré dans un petit bois de pins par une allée pavée, délimitée par des murets de pierres. Puis, nous avons posé nos pieds sur quelques marches et avons débouché sur le grand bleu, mer et ciel confondus et, accessoirement, sur une grande esplanade aux graviers blancs, fermée par une balustrade. En face de nous, Khania et le cap montagneux qui forme l’autre bout de l’anse. Proche de la balustrade, la statue d’un géant crétois, bien costaud, armé de pied en cap qui tient dans son dos un drapeau. Ça a de la gueule, pour reprendre une expression admirative que je n’ai jamais eu le droit d’utiliser, bonne éducation oblige. À l’arrière, deux immenses dalles de marbre gris, complètement nues, à l’exception d’une croix gravée sur chacune, constituent les tombes respectives de E. Venizelos et de son fils, Sofoklis. Au fond, bois et parterres adoucissent ce que pourrait avoir d’oppressant une telle solennité suspendue entre ciel et mer : ils confèrent aux lieux et à ces tombes paix, sérénité et même une forme d’intimité (oh paradoxe !). La beauté grecque dans sa pureté. Nous avons contemplé la petite baie, avons lu la plaque sur le socle du géant, nous sommes promenés dans les bois et jardin avant de rendre visite à la chapelle qui se tient en lisière de la végétation qui l’encadre. Érigée au 16ème siècle, elle est dédiée au Profiti Ilia (prophète Élie). Daniel a retenu que le tsar Alexandre III était venu ici en visite avec un cadeau, après le traité de Londres. Outre quelques icônes anciennes, d’autres fort récentes attestent de la vitalité de cet art et de la capacité des peintres à mettre leur patte personnelle tout en respectant les codes du genre.

Conclusion de la visite par quelques réflexions philosophiques et historiques

Après avoir écrit le paragraphe précédent, je pensais en avoir fini avec ce chapitre. C’était sans compter sur les réflexions qui me sont venues ultérieurement. La force de la résistance crétoise fut basée sur le droit à vivre librement, dans des conditions économiques acceptables et sur le droit à pratiquer la religion de son choix. Il faut une âme solide et attachée à l’être pour tenir ainsi sur la durée. Lorsque l’argent s’en mêle, il emmêle toutes les priorités : les valeurs humaines et l’essence de la vie sont mêlées aux valeurs mercantiles et mises sur le même plan qu’elles. « Si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre » ou garde en tête qu’elle peut survenir) dit un proverbe latin. À vouloir éviter la guerre avec les Turcs pour préserver leurs intérêts commerciaux, les alliés européens y ont été finalement contraints. En son temps, E. Venizelos s’est fait beaucoup d’ennemis en affirmant que la Grèce ne serait vrai-ment libre qu’après une guerre menée conjointement par la Grèce et ses alliés contre les Turcs. Il avait, malheureusement, raison. Mais si les alliés s’étaient fermement opposés aux Ottomans, dès la proclamation de l’indépendance de la Grèce, en 1827, soixante et onze de souffrances, de massacres, de répressions sauvages, d’incendies, de destructions eurent été épargnés au peuple crétois, et nombre de soldats de diverses nationalités (dont des Turcs) furent restés en vie. Le sort dramatique fait à l’île, en 1827, est dû à l’opposition ferme de l’Angleterre et à sa volonté inflexible qu’elle reste sous domination ottomane, placée sous la suzeraineté du pacha d’Égypte.

Le Royaume uni qui, depuis Trafalgar et la fin des guerres napoléoniennes, avaient la suprématie sur les mers du globe, voulait ainsi préserver ses intérêts en Méditerranée. La Crète, en tant que telle, ne l’intéressait pas et elle l’avait laissée à l’influence française après le départ de Venise, parce qu’elle avait mis l’Égypte sous son influence et en tirait de plus grands profits. Cependant, elle refusa à plusieurs reprises tout processus de libération de l’île parce qu’elle voyait dans ses habitants des pirates en puissance qui entraveraient son commerce, et des orthodoxes qui laisseraient les Russes étendre leur zone d’influence jusque là. Préjugés et présupposés géopolitiques qui eurent des conséquences incalculables pour ceux qui furent réduits à l’état de pions sur un échiquier à la taille du continent européen. Lorsque les Anglais intervinrent en 1897 après le massacre de compatriotes (et de Crétois) à Iraklio, ils avaient l’espoir de maintenir le statu quo moyennant quelques promesses aux insurgés et une bonne raclée aux Ottomans.

C‘est là que la personnalité hors norme de E. Venizelos fit la différence par rapport aux épisodes précédents. L’idéalisme exacerbé a donné Robespierre et la Terreur blanche, les Kmehrs rouges et leur épuration… La priorité donnée à l’argent a donné l’aveuglement humain de la Grande Bretagne, la tutelle des États-Unis d’Amérique sur l’Amérique latine, et surtout l’Amérique centrale. Trop de pragmatisme aboutit au fatalisme et à la résignation, coupe les ailes à tout élan, bouche l’avenir par excès de bon sens. Le général de Gaulle et E. Venizelos ont réussi parce qu’ils étaient imperméables au pouvoir donné par l’argent et parce qu’ils étaient, à doses égales pragmatiques et idéalistes.

Si ce n’est son prénom qui avait éveillé ma curiosité, je n’aurais rien écrit sur Venizelos. Je n’avais guère prêté attention à ce qu’en disait les écrits des guides. Et puis, j’ai rencontré des personnes qui m’ont fait franchir les siècles de préjugés liés à ma culture classique pour me faire pénétrer dans la réalité vivante d’un peuple. J’ai vu la tombe simplissime d’un homme, tellement simple dans ce cadre où la nature exprime la paix et sa grandeur que j’ai compris qu’ici, ce n’était pas un homme qui était mis en valeur, mais le message que chacun voudra y trouver.

Monastère Agia Triada de Tzangarolon

Arrivée par la longue et large avenue seigneuriale de platanes et de cyprès, que n’auraient pas re-niée certains de nos grands aristocrates d’antan ; un événement en soi. Prendre des photos de bâtiments de couleur ocre sur fond de bleu profond ? Succès garanti. Ah ! Et oh ! de ceux qui les verront plus tard au moment où, au mieux, les fenêtres donneront à voir un ciel bleu pâle (normal ! puisque ce sera au moment de Noël). Les monastères crétois ont tous une histoire tragique et pourtant, ils préfèrent mettre en avant leur paisible opulence plutôt que leurs plaies (excepté l’arbre blessé et la poudrière d’Arkadi). À Tsagarolon, l’organisation de l’habitat est moins austère qu’à Arkadi, plus riante, avec ses volées d’escalier qui donnent envie d’y jouer en descendant, par exemple, à cloche-pied ou quelque gaminerie de ce genre. Sauf que, sur chaque porte des salles de classe de l’ancien séminaire est inscrit en grec que « le début de la sagesse commence avec la crainte de Dieu ». Finalement, on est bien dans un monastère et la discipline n’avait, certainement, rien à envier à celle qui était pratiquée dans nos écoles monastiques.

Façade de forteresse
Le porche d’entrée vu de l’intérieur. Sur le côté gauche, une partie de l’escalier
qui fait accéder à la plate-forme/ chemin de ronde et au clocher d’alerte.
Le katholiko, tel qu’il se présente à la sortie du porche d’entrée.

Ce monastère dédié à la Sainte Trinité porte aussi le nom de la noble famille vénitienne Tsagarolon qui le finança. Il fait partie de ces monastères qui profitèrent de la nouvelle politique vénitienne à l’égard des Crétois, à partir du 16ème siècle. Comme je l’ai écrit plus haut, Venise avait, pendant longtemps, bloqué toute nouvelle construction à cause de l’opposition farouche des moines à leur encontre. Lorsque des nobles vénitiens ou des Vénitiens hellénisés obtinrent toute latitude pour en fonder, les monastères crétois connurent un âge d’or. À côté des multiples églises et petits couvents que les feudataires et riches cittadini construisirent à la campagne pour leur usage privé, pour honorer un saint protecteur ou pour doter une paroisse, se multiplièrent de grands ensembles sur des plans identiques : un mur d’enceinte comportant souvent une tour de défense refuge, un catholikon central entouré d’une cour bordée par les cellules des moines à l’étage, et les réserves et ateliers au long d’un rez-de-chaussée à arcades. Dans ces nouveaux monastères se trouvent des lieux éducatifs, des lieux de soins aux malades de type dispensaire ou de type hospitalier, des lieux d’accueil pour les enfants orphelins ou abandonnés et les indigents. Des espaces sont également prévus pour les pèlerins ou pour les personnalités de passage.

La construction fut mise en route par deux frères Jeremia et Lavrentio Tsagarolon, nobles vénitiens convertis à l’orthodoxie qui étaient moines au monastère de Gouverneto situé non loin de là. La création d’un nouveau monastère fut décidée lorsque des propriétaires terriens de la péninsule d’Akrotiri offrirent de vastes terrains pour ce projet. Érudits, les deux frères savaient que le site où ils projetaient d’installer leur monastère avaient été occupé par la première communauté chrétienne fondée par Titus : peu après son arrivée en Crète, il avait, en effet, choisi ce cirque de montagne protecteur, au pied du Mont Stavros. Bien informés des canons artistiques de leur époque, ils connaissaient les ouvrages d’architecture de Sebastiano Serlio que j’ai déjà mentionnés à propos d’Arkadi. Il s’en inspirèrent pour la façade du porche d’entrée du monastère et celle du katholikon. C’est ainsi que le monastère d’Agia Triada devint « le complexe monastique le plus impressionnant… tant du fait de son volume que de son style architectural. Il combine des éléments de la pratique monastique orthodoxe aux formes architecturales occidentales, exprimant ainsi l’esprit de convergence entre les deux dogmes, en Crète1» Autre caractéristique exceptionnelle : Venise fit une entorse à sa politique religieuse en acceptant qu’il dépende directement du patriarcat de Constantinople qui envoya, pour l’occasion, une croix à placer dans les fondations. Lors de la période ottomane, le monastère, moyennant une taxe annuelle à verser au patriarcat, eut une vie plus facile que ses homologues crétois parce que les Ottomans respectaient la juridiction du patriarcat de Byzance pour les établissements qui dépendaient directement de lui. Que ce soit sous forme de contrats directs, comme à Vossakos ou Arkadi, ou par le biais du patriarcat de Byzance, les Ottomans semblent avoir été bienveillants à l’égard des institutions chrétiennes. Cette lecture me semble assez simpliste. J’y vois plutôt une politique pragmatique qui prenait en compte l’impossibilité d’éradiquer le christianisme et préférait contrôler ceux qui ne se convertiraient pas. La protection accordée s’accompagnait d’une exigence de soumission à des règles de neutralité. Cette bienveillance affichée correspondait à deux buts : à l’intérieur tranquillité, à l’extérieur respect par les nations européennes de l’ouverture d’esprit affiché.

Comme à Arkadi, l’entrée principale est partie intégrante de la muraille défensive. Un large et imposant escalier aux nombreuses marches nous y fait accéder. Du fait de la pente, nous remarquerons, une fois entrés, qu’à l’intérieur, il n’y a plus que deux niveaux en place des trois à l’extérieur. La façade du porche mêle colonnes ioniques de chaque côté pour l’entablement et colonnes corinthiennes avec petit fronton triangulaire autour d’un arc en demi-cercle : on ne peut pas plus classique et plus discrètement élégant. Une fois arrivés en haut de l’escalier, nous voyons au-delà du porche le katholiko resplendissant par sa façade rose sur fond bleu intense. Entrés dans la cour, nous sommes charmés par les couleurs qu’exalte la verdure éclatante qui orne ses côtés. Immédiatement, nous est donnée à voir l’alliance du style orthodoxe byzantin avec celui de Venise. La façade ne déparerait pas une église catholique romaine alors que les trois dômes, qui la surplombent à l’arrière, annoncent une architecture en provenance directe du Mont Athos où elle est usuelle : abside centrale à laquelle se joignent deux absides latérales qui font fonction de choeurs, chacune surmontée d’un dôme ajouré qui donne beaucoup de lumière à l’ensemble.. À l’arrière, nous devinons une petite chapelle devant laquelle nous passerons plus tard après avoir enfilé le cloître et monté quelques marches. Ce katholiko est l’oeuvre de l’un des frères, Jérémia, qui conçut et fit bâtir ce plan triconque en forme de croix grecque qui respectait, au mieux, la tradition monastique orthodoxe. Pour cela, il partit au Mont Athos afin de consulter et copier les plans possibles. Le fait qu’il était hiéromoine appartenant à la très petite catégorie des moines ordonnés prêtres et qu’il était ami du patriarche d’Alexandrie a dû faciliter ce projet.

Lors du soulèvement de 1821, le lieu fut incendié par les Ottomans et abandonné durant quelques années pour être restauré en 1830. En 1892, une école fut créée à destination des futurs membres du clergé et de ceux qui se destinaient à l’enseignement. Cette école fut transformée en séminaire en 1930.

L‘organisation des lieux nous réjouit par ses escaliers menant à des coursives voûtées qui desservent les cellules, par ses plantes en plates-bandes, en jarres, en pots, partout où il y a de la place, et même au-dessus des rebords de portes du rez-de-chaussée. Des palmiers agitent leurs plumets par delà des toits. Des fleurs de toutes sortes, des herbes aromatiques ou médicinales, des agrumes exhalent leurs fragrances. Un magnifique escalier de pierre finement sculpté mène vers une terrasse-chemin de ronde d’où on voit la montagne qui clôt l’esplanade de l’entrée, la longue allée de cyprès, le toit du katholikon et ses dômes. Redescendus dans la cour, nous nous ébahissons en voyant l’échafaudage d’ouvriers qui repeignent une façade en dépit des consignes de sécurité élémentaires et sans échelle pour y accéder. Daniel demande que je prenne en photos leurs acrobaties pour les montrer à notre voisin entrepreneur dans le bâtiment.

les cellules des moines vues depuis la terrasse du porche
un palmier domine les cellules des moines
Le début de la sagesse commence par la peur de Dieu (mot à mot : début de la sagesse, peur de Dieu

Ensuite, longue visite au musée où Daniel s’attarde, plus particulièrement, sur chacun des livres dont certains ont de très belles pages illustrées. Il repère la mention de Voltaire sur l’un d’eux. Nous passons devant plusieurs évangiles dont les dates s’étagent entre 1568 et 1758, devant les restes fragmentés d’une messe de Saint Basile sur rouleau. Je m’arrête devant une page entièrement composée d’une représentation de Jésus entrant à Jérusalem sur son âne au milieu de la foule qui agite des palmes et des rameaux.

Jésus faisant son entrée à Jérusalem dans l’intention d’y fêter la Pâque

Ensuite, je passe à la salle suivante et m’attarde sur quelques icônes qui retiennent mon attention. J’aime beaucoup Saint Jean le théologien -que nous appelons l’évangéliste- peint par un représentant de l’école crétoise à la fin du 15ème siècle : elle n’est pas figée et stéréotypée comme ses cousines sous influence russe que j’ai pu admirer en d’autres occasions. Le visage est bien typé, les mouvements sont souples et les vêtements amples ont des plis réalistes. Le rose cyclamen et le bleu ardoise velouté dominent dans une harmonie de tons surprenante : ces couleurs, je les retrouve ensuite dans les icônes crétoises des siècles suivants. J’ai moins aimé le Saint Nicolas2 d’Emanouil Skordilis qui fut peintre à Chania, lors du 17ème s. : trop boursouflé du visage, trop sûr de lui. Saint Jean, la tête penchée, m’avait donné l’impression d’une écoute disponible, alors que ce Saint Nicolas a le regard sévère de celui qui sait. Une autre icône ? Celle qui présente deux saints en pied et non en buste comme les deux précédentes. Le premier, Saint Nicolas, toujours aussi sérieux et solennel, regarde droit devant lui tandis que son acolyte, Saint Néophytos, d’allure juvénile et dégingandée, semble un peu perdu. Quant au tableau qui représente le supplice de Saint Jean-Baptiste, le janissaire cuirassé et casqué qui brandit son sabre sous l’oeil amusé d’un garde est très parlant. Encore une autre ? Jésus jaillissant de son tombeau, une jambe pliée, l’autre tendue, les bras levés, semble danser de joie une de ces danses crétoises acrobatiques.

Jésus jaillissant de son tombeau
Saint Nicolas et Saint Neophytos
Saint Jean le théologien (pour les orthodoxes), l’évangéliste (pour les catholiques

Par ces tableaux, je comprends mieux l’apport irremplaçable de Venise à la créativité crétoise, en quoi cet apport fut essentiel à l’avènement de l’école d’art religieux de l’île et pourquoi les icônes d’ici se démarquent aussi nettement de la tradition byzantine hiératique, figée dans la pose immuable du sacré. Quatre peintres furent prépondérants dans cette évolution. Veneziano (1400-1461) apporta la palette de tons clairs, une exigence de luminosité, des personnages peints sur fond de grands espaces nets. Pisanello (1395-1455) inspira des dessins très précis qui recherchent la vraisemblance, mais aussi des peintures qui oscille entre réalisme et monde fantastique avec des couleurs vives3. Gentile da Fabriano (1370-1427) proposa des tableaux où la perspective est créée par une juxtaposition d’éléments qui donnent l’illusion de la profondeur. Titien (1488-1576) donna l’habileté à faire ressortir les traits de caractère des personnages, une technique subtile et élaborée pour le travail de la couleur. Il défigea les lignes et les formes qui avaient contraint les représentations du Moyen-âge.

La partie cultuelle m’intéresse autant que les salles précédentes : habits sacerdotaux, divers objets nécessaires à l’office, missels. Je suis intéressée par la mise en scène de l’autel qui reste invisible au-delà de l’iconostase. Dans ce cas précis, c’est possible, car il s’agit d’une iconostase portative. Sur la table de l’autel était peinte une mise au tombeau du Christ laquelle est, en temps ordinaire, couverte par une nappe brodée. Au bout de la table, deux chandeliers à trois branches entourent le livre de l’office à la couverture richement travaillée en argent, richesse qui contraste avec la simplicité des chandeliers. Puis, je continue avec les habits sacerdotaux dont il est dit sur le site, orthodoxwiki.org, qu’ils ont « une fonction spirituelle pédagogique par leur symbolisme et contribue à porter les fidèles au sein d’une compréhension intérieure de la foi parce que ces vêtement transforment le clergé en icônes vivantes. ». Réflexion qui me laisse perplexe quand je vois la richesse et la complexité des broderies et décors du 19ème siècle parce que cela me semble bien loin de la pauvreté évangélique et de la simplicité des icônes. Une vitrine est consacrée aux boucles de ceinture, petites œuvres d’art en argent et nacre, en argent simple, en métal doré, en forme de feuilles, le plus souvent mais aussi de cette fleur que l’on retrouve sur les lustres ou sur les habits du culte.

1 Dalègre Joëlle – Il regno di Candia : La Crète, Venise du Levant

2Saint Nicolas (270-343) devint, très vite populaire en Orient à cause de ses miracles. En Occident, il ne fut connu qu’à partir du 11ème s., grâce aux croisades. C’est un des saints les plus familiers aux orthodoxes avec quelques autres dont Saint Basile (330-379), apprécié pour sa clairvoyance théologique.

3Voir le tableau de l’apothéose de Saint Constantin au monastère de Gonias.