Crète terre d’origine de la civilisation sud-européenne (6) Margarites – Elefterna – Arkadi – Gorges de Patsos

Sommaire

Margaritès

Petite ville bâtie à la pointe d’un des éperons rocheux parallèles qui amorcent les flancs du Psiloritis, et bordée de ravins, Margaritès doit à ses filons d’une argile de grande qualité la pérennité d’un artisanat potier qui remonte à la création d’Eleftherna, sa voisine, à deux kilomètres de là. Ce n’est certainement pas un hasard si cette cité fort importante et fort ancienne s’est implantée sur un site qui, non seulement, était facile à défendre, mais de plus, bénéficiait à proximité de pierres propres à la construction et d’argile facile à extraire.

Pour l’heure, nous n’y sommes pas encore, l’heure tourne et nous risquons de louper le rendez-vous avec le potier qui nous attend. Une pancarte annonce Margarites ? Daniel s’y engouffre contre les avis de Google maps. Au carrefour suivant, que dit Google ? Il a fait un recalcul à sa façon et nous balade sur dix-sept kilomètres jusqu’au rond-point le plus proche pour y effectuer un demi-tour dans les règles de l’art. Je vois l’heure qui tourne et je m’inquiète. Nous roulons… plus de réseau… Heureusement, à un détour de la route, le bourg apparaît. Nous nous garons, et à nous les promesses d’une visite potière. Oui mais, au secours ! Dans la rue qui monte et serpente, les boutiques succèdent aux boutiques, toutes semblables en apparence. À la grande honte de Daniel, j’ose demander Giorgios à une personne debout à son éventaire (cela ne se fait pas de demander à un commerçant où crèche un concurrent) : elle me désigne une boutique un peu plus haut. Quelques marches depuis la rue, et nous voilà dans un endroit qui étage en profondeur, au long de ses murs, une incroyable variété de poteries de toutes formes et pour tous usages : poteries à l’antique d’un côté, poteries aux décors modernes et aux couleurs acidulées de l’autre.

Visite au potier

L’obtention de la pâte

Giorgios Dalamvelas nous accueille avec affabilité et placidité, mais précise qu’il ne pourra nous faire la démonstration au tour, comme prévu, car il y a une panne d’électricité sur tout le secteur. Zut ! Moi qui voulais rafraîchir mes quelques connaissances potières de l’époque où ma tante Marie-Alice s’intéressait au devenir artistique d’une adolescente. Qu’à cela ne tienne, lorsque nous repartirons, nous aurons appris des choses fort intéressantes et découvert un nouvel aspect du caractère crétois. Mais avant d’en arriver là, notre mentor commence à nous montrer un boule d’argile au grain extrêmement fin de couleur gris bleuté. Très pure et très collante, on lui donne le nom de lépida qui, en grec ancien, nomme toute enveloppe qu’il faut briser pour avoir ce qui est à l’intérieur (noix, œuf…). Il faut, en effet, extraire à la pioche cette argile contenue dans des blocs très durs que l’on doit casser au préalable. Pour être utilisable en poterie, elle doit être mélangée à une terre sableuse, la koumoulé, qui sert de dégraissant : 60% de lépida, 40% de koumoulé. Si la pâte ainsi obtenue, après un long temps de mûrissement dans un lieu humide, est cuite dans un four électrique avec un fort taux d’oxygène, la poterie qui en sort est rouge ocré clair. Si elle est cuite dans un four à bois avec moins d’oxygène, la poterie sera rouge ocré foncé, si elle est cuite dans un four à bois avec peu d’oxygène, elle sera couleur ardoise proche d’un noir brillant et lisse, comme on en voit dans les collections minoennes. Je tiens la boule, un court instant, dans ma main. Incroyable de légèreté !

Quelques poteries typiques

poterie de Giogios Dalambel

Vient ensuite la présentation de certaines pièces qui nous révèlent le côté blagueur des Crétois : la gourde dont le contenu refuse de couler dans le gosier à moins que ne soit obstrué certain trou avec le doigt ; la salière qui, selon la façon dont on la retourne, ne laissera rien sortir ou fera sortir très fort ou très faible le sel que l’on désire pour son assiette ; la tasse de la justice punit d’inondation celui qui en veut trop. Le potier prend, ensuite, une soucoupe sans décor, se saisit d’un long manche au bout duquel pend un fil qui se termine par quelques poils de mouton, trempe le fil dans un bol d’engobe grise et… avec une prestesse qui relève du tour de magie, dessine en un tour de main trois aiguilles de pin en corolle qui partent d’un seul point, motif fréquent dans la poterie minoenne. Magique ! Il paraît qu’il est un des derniers potiers traditionnels qui maintient la tradition du modelage et de la cuisson sans vernis. Les autres préfèrent la céramique. Ensuite, nous passons en revue l’incroyable variété de sa production, fidèle à des modèles traditionnels qui remontent aux minoens : c’est d’un sobre modernisme. Sur le mur d’en face, une production plus personnelle qui tire son originalité de ses couleurs. Du plafond, pendent de gracieuses montgolfières dans les mêmes couleurs. Panne d’électricité oblige, nous ne pouvons user de carte bancaire pour des achats, nous achetons donc quelques petites pièces, et je m’offre une clochette qui, malgré sa légèreté, offre un son qui porte clair et loin.

le problème de l’eau

Pour obtenir la pâte idéale, il faut de l’eau. Sachant que leau courante n’arriva aux robinets qu’en 1960, comment faisait-on auparavant ? D’abord, il y avait des citernes de 20 000-30 000 litres creusées dans le roc sous chaque maison de la bourgade ou sous chaque atelier quand il était situé à l’écart sur un ressaut formant zone plane naturelle. En effet, il faut de la place pour élaborer un pithos, très grande jarre que j’ai admirée plusieurs fois dans son rôle de jardinière. Dans les citernes, qui n’ont pas changé de-puis l’Antiquité, arrivaient l’eau de pluie venant du toit ou du sol. Période de sécheresse ? Recours aux sources des ravins environnants. Hue dia ! l’âne ou le mulet faisait la noria avec des outres à déverser dans les bassins où se décantaient l’argile.

Les pithoi (grandes jarres)

Pithos trouvé à Malia (3ème siècle av. J.C.)
Pithos trouvé à Malia à l’est d’Iraklio daté du 3ème siècle av. JC

Nous avons beaucoup entendu parler des pithoi et de leur fabrication, mais nous n’en avons pas vu le processus. Nous savons qu’en 2002, il restait, à Margaritès, deux potiers pour les fabriquer et qu’elles sont fort appréciées à l’étranger pour le décor des jardins. Ces énormes jarres de 1,50m de haut reposent sur une assise en forme de galette circulaire de deux centimètre d’épaisseur sur laquelle est mon-té le premier étage de l’amphore jusqu’à vingt centimètres de hauteur. Ensuite, après séchage, elle reçoit un deuxième étage, puis un autre… Entre chaque étage, un bourrelet de pâte, creusé de cannelures, fait joint. Les plus hauts pithoi comportent neuf étages. Des décors masquent les joints. Une fois qu’ils sont achevés, que se passe-t-il ? De l’Antiquité à nos jours, certains participèrent à l’économie rurale de préservation des aliments ou des biens précieux, en prévision des jours mauvais. D’autres furent exportés sur le continent par les commerçants d’Eleftherna qui avaient repéré tout le potentiel économique recelé par cette argile. Eleftherna ? Notre prochaine étape. Le temps de faire quelques tours de roue et je vous re-trouve là-bas, sur un éperon rocheux parallèle à celui que nous allons quitter.

Éleftherna

C‘est lors de la visite de ce site que j’ai compris le décalage qui existait entre Daniel et moi pour l’appréhension du passé archéologique. Daniel s’intéresse à des sites parlant où subsistent des ruines ou monument encore debout et plutôt post minoens. Quoiqu’il advienne, il demeure un helléniste dans l’âme gorgé de toutes les conférences hyper pointues données par des spécialistes tout aussi pointus, conférences qu’il a écoutées durant plusieurs années lors de colloques organisés par une association de langues anciennes qui était alors très dynamique. Quant à moi, ce qui m’intéresse, c’est l’immersion dans un site en me laissant guider par la muse du lieu, en sentant ce dont ces pierres sont encore imprégnées, en observant le déploiement d’intelligence pour tirer parti du terrain, de sa morphologie, de ses contraintes. Je n’ai vu que des sites tardifs par comparaison avec ceux datant de l’époque minoenne qui n’intéressaient pas suffisamment Daniel pour que nous y fassions une halte. En effet, à choisir entre un site ou un musée abondamment pourvu d’objets provenant de ce site, il préférera, d’emblée le musée, car il veut comprendre à l’aide d’explications. Quant à moi, si je ne suis pas allée « in situ », il me manquera un temps de méditation et des éléments de comparaison pour comprendre comment une histoire complexe a créé une mentalité tout aussi complexe sur la base d’une identité farouchement sauve-gardée. Cependant, je com-prends l’impatience de Daniel qui garde le souvenir d’une conférence où avait été présentée une décou-verte exceptionnelle, qui était toute récente à l’époque, et voudrait aller très vite toucher cela de l’oeil et de l’inellect.

Présentation du site

Refusant, cette fois-ci, de me priver d’un moment « in situ », je laisse Daniel sur le parking situé à l’entrée de ce qui fut une antique ville prospère pour suivre un fort joli chemin capricieux qui épouse les courbes et les aléas de la falaise qui le surplombe, chemin qui, lui-même, surplombe une vallée étroite où se déploient divers champs de fouilles inaccessibles à la visiteuse lambda que je suis. Je marche à l’ombre de chênes et de lauriers-roses qui me rafraîchissent sur ma gauche, pendant que défilent les ruines sur ma droite. Je passe devant une sorte d’immense hangar qui abrite une nécropole où furent retrouvés des bijoux en or, des perles en cristal de roche, des parures, des poteries dans des tombes classiques, des pithoi, ou des petites jarres servant d’urnes. Le chemin s’arrête à une clôture devant laquelle s’étale, en hauteur, un plateau dont il me semble qu’il pouvait être l’acropole du lieu. Majestueux et serein, il étale sa protection sur la vallée qu’il domine. J’ai trouvé ce que je cherchais pour com-prendre cette ancienne ville, en saisir son unité et sa cohérence. Je repars comme éblouie. Je suis prête, maintenant, à découvrir la densité de sa vie à travers les objets exposés dans le musée qui lui est dédié. Au retour, je franchis à nouveau un curieux pont de l’époque hellénistique dont l’arche est en angle aigu, puis je passe devant une sorte de goulot qui fut un aqueduc souterrain creusé vers 1000 av. J.-C.. Plus loin, ces trous dans la roche sont de la main de l’homme pour des citernes romaines qui pouvaient recueillir 10 000 mètres cube d’eau de pluie à distribuer ensuite dans la ville haute par une canalisation enterrée. Et j’arrive devant la tour hellénistique qui servit vaillamment jusqu’à l’époque byzantine, donc, je suppose, jusqu’à l’arrivée des Sarrasins qui détruisirent tellement bien l’endroit que la cité fut réduite à peu de choses. Cela n’empêcha pas les habitants chrétiens du lieu de trouver des arrangements pour conserver une relative marge de manœuvre et de liberté durant la période qui s’ensuivit. Au retour des Byzantins, la ville se reconstitua, mais perdit son évêché et sa gloire passée.

Histoire de la ville

Il est temps que je vous présente cette ville avant de nous retrouver au musée qui prétend avoir été élevé sur le site des fouilles alors qu’il en est à l’écart. L’actuelle Eleftherna occupe une arête du Psiloritis, à 380 mètres d’altitude. Occupée dès le néolithique, elle est située au carrefour d’anciennes routes de commerce et de pèlerinage qui menaient à Knossos, à Kydonia (Khania) et au Mont Ida. On suppose qu’elle se plaça sous la protection d’Éleuthère, l’un des Kourètes, mais ce qui est sûr, c’est que Melissa, divinité des abeilles qui compléta l’alimentation du jeune Zeus par son miel, était une de ses divinités protectrices. Au cours des siècles, des noms successifs lui furent attribués : Satra, Sporos, Aeros, Apolonia. Sous quel nom, Homère en parle-t-il dans l’Illiade ? À la fin du néolithique, elle connut peut-être une éclipse à une certaine époque car elle est réputée avoir été fondée par les Doriens au 9ème siècle avant J.-C., devenant, sous leur impulsion, l’une des 38 cités-état battant monnaie. Au cours de la guerre crétoise du 3ème siècle av. J.-C., la cité fit alliance avec Philippe V de Macédoine contre Rhodes et Knossos, et subit les conséquences de la défaite de ce dernier. Les Romains lui firent subir un long siège dont ils ne vinrent à bout que par traîtrise. Jusqu’au séisme de 365, elle con-nut une période prospère et fut pourvue tous les aménagements nécessaires à une ville d’importance. Au 7ème siècle, Byzance en fit un évêché qui d’une basilique dont il reste des ruines imposantes en haut de la ville. Le séisme de 796, suivi par l’arrivée des Sarrazins provoqua sa déchéance.

Où Il est question de Diogène

Comme j’avais lu quelque part que Diogène avait des liens avec Eleftherna, j’ai braqué ma lorgnette sur l’inventeur de la philosophie cynique et fait plusieurs constats. Tout d’abord, il ne pouvait résider dans un tonneau, vu qu’à l’époque, cet objet n’existait qu’en Gaule : donc il apostrophait les passants depuis un pithos. Deuxièmement, comme il voyageait beaucoup, il ne devait pas y être souvent, d’autant plus qu’il en fut éloigné durant plusieurs années car réduit en esclavage après avoir été pris, vers -340, sur un bateau arraisonné par des pirates crétois. Est-ce que ces pirates dépendaient d’Eleftherna ? Est-ce que le négociant corinthien qui l’acheta résida, un temps, dans la cité ? Que ce soit à Corinthe ou à Eleftherna, il est certain qu’il devint régisseur de sa maison et participa à l’éducation de ses enfants en leur inculquant les principes d’une vie rude et sobre (nourriture frugale, cheveux coupés court, habits simples, pieds nus, courses à la chasse). Une fois libéré, il résida tantôt à Corinthe, tantôt à Athènes.

Eleftherna et l’Illiade d’Homère

Pour les archéologues, Eleftherna est un site aussi important que Knossos parce qu’ils ont trouvé dans la nécropole la confirmation de ce qu’Homère décrit lors de l’enterrement de Patrocle, ami d’enfance et écuyer d’Achille, tué au combat par Hector, le Troyen. Vers -700, il y eut ici des inhumations avec sacrifices humains et bûcher pour certains guerriers d’importance. Homère, dans le chant XXII de l’lliade décrit le rituel préparé selon la tradition crétoise par Idoménée, petit-fils de Minos et par son compagnon Merion qui se retrouvera, plus tard, parmi les assaillants cachés dans le Cheval de bois, ruse qui mettra fin au siège de Troie :

« Les intimes restèrent là, pour empiler le bois

Et firent un bûcher mesurant cent pieds de côté.

Le cœur navré, ils posèrent le mort sur le bûcher.

Puis devant le cadavre, ils parèrent et dépouillèrent

Maints gros moutons et bœufs à la démarche torse…

Le brave Achille…entassa autour du mort les bêtes dépouillées.

Auprès du lit funèbre, il entassa aussi des jarres

Pleines d’huile et de miel…..

… avec le bronze, il tua douze nobles fils

Des Troyens valeureux, car il ne rêvait que vengeance.

Enfin il déchaîna l’élan du feu dévastateur…

……………………………………………………………

Les restes de Patrocle sont brûlés au centre…

On a brûlé séparément les chevaux et les hommes…

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…ayant tracé pour la tombe un cercle dont

La base embrassait le bûcher, ils se hâtèrent d’élever

un tertre…. »

Un musée qui se mérite

C‘est cette organisation bien précise que les archéologues déblayèrent un jour dans la nécropole. Daniel qui avait suivi une conférence sur le sujet était impatient non pas de découvrir le site, mais le musée qui lui servit tout ce qu’il attendait sous forme de photos des découvertes, et d’une video reconstituant le cérémonial (mais sans sacrifice ni humain, ni animal) jusqu’à la mise à feu du bûcher. Ce musée, il s’est mérité. Impossible de le trouver, tout d’abord. Et Google ne pouvait nous aider en rien puisque nous étions dans une zone blanche depuis Margaritès. Nous avions bien repéré, sur le versant opposé au bourg actuel, un bâtiment tout blanc qui semblait lui correspondre, mais nous pensions en trouver l’accès à partir du centre ville, tellement notre mentalité nous avait formatés pour penser qu’une ville fait tout pour sa gloire et la mise en valeur d’un passé prestigieux. Ce raisonnement nous a conduits dans diverses impasses : nous avons vu ainsi une taverne abandonnée dont la terrasse surdimensionnée donnait la vision précise d’un établissement prêt à accueillir les énormes mariages villageois traditionnels. En même temps, nous avons profité d’un superbe point de vue sur les deux gorges parallèles qui encadrent le piton, et sur la mer à l’horizon. Au final, nous avons décidé de sortir de là et de prendre la route de montagne qui faisait passer de l’autre côté de la gorge où perchait la petite agglomération. Mais comme nous avions perdu de vue le bâtiment, nous avons demandé notre chemin à un paysan qui tirait un mulet attelé à une charrette bien chargée… Enfin, nous y voilà ! À nous les belles choses ? Que nenni ! Une pancarte annonce que l’ouverture se fera dans une heure. Demi-tour donc pour aller grignoter en attendant. Aussitôt dit, aussitôt fait… Une dame se précipite, nous barre la route : la panne d’électricité vient de s’achever, le musée ouvre dans un quart d’heure. Ensuite, c’est la visite dans un espace pas très grand et fort bien aménagé. Présentation aérée et pédagogique. Certaines pièces d’une grande beauté et d’un excellent travail prouvent, sans conteste, la richesse et la prospérité de la cité antique. Je laisse Daniel face aux video et je me retire dans le jardin en contrebas qui domine la gorge verdoyante, car ici, c’est la couleur verte qui domine partout.

Arkadi

Vue d’ensemble provenant du dépliant donné aux visiteurs

Présentation du couvent

Pour y arriver, Daniel a failli m’accuser de négligence, car je naviguais à la carte depuis que Google maps s’était mis aux abonnés absents. La route que nous avions prise descendait vers une sorte de cul de sac au bord d’un ravin. Rien n’indiquait à la vue que nous étions proches d’un monument important. Un pont à franchir. Une route à grimper. Une immense esplanade de terre rougeâtre à l’extrémité de laquelle se montre une muraille trouée d’ou-verture à intervalles réguliers. Quelques pas sur le sol, et une porte monumentale nous invite à avancer. Elle est surmontée d’un triangle, encadrée de deux piliers carrés, entrée voûtée surmontée de deux fenêtres égale-ment voûtées : mélange de roman, de classique et de Renaissance. Peu accueillant ? Normal, c’est un couvent fortifié construit en haut d’un promontoire, à 500m d’altitude, sur le flanc nord-ouest du Psiloritis. Position élevée et stra-tégique d’un point de vue militaire. C’est ou ce fut (je ne sais) un des plus grands et des plus riches monastères de l’île. Au 18ème s, il comptait 300 moines et son cellier contenait, en vin, 200 pithoi.

Porche d’entrée

Situé à 5km d’Eleftherna, il se trouve dans un endroit où nombre de chapelles et vestiges byzantins montre assez la réalité d’une prospérité qui a perduré à travers les siècles. Maître d’un territoire qui alla de Rethymno au som-met du mont Ida pour s’arrêter brutalement à la gorge qui débute sur sa face ouest, il occupe toujours un plateau d’à peu près 6,5km de côté où se retrouvent des cultures de vignes et d’oliviers ainsi que des bois de chênes, pins et cyprès. Il fut fondé au 13ème siècle par un moine prénommé Arkadios et placé sous la protection de Saint Constantin et de Sainte Hélène. « Depuis lors, la veilleuse de la Foi y est allumée et les vertus des lieux ne cessent de se cultiver. Au 16ème siècle, il fut restauré par ses propriétaires. À l’époque de sa fondation, les copies de manuscrits contribuèrent à sa notoriété.

Histoire du couvent sous les Ottomans

Après la chute de Khania, les Ottomans pillèrent et ravagèrent le lieu, massacrant les moines qui n’avaient pas eu le temps de s’enfuir. Ceux qui l’avaient pu furent autorisés à revenir et à reconstruire à l’identique leurs bâtiments, après avoir prêté allégeance à Gazi Hussein Pacha (le vainqueur de Khania) qui, de plus, les autorisa à sonner la cloche. Arkadi devenu ainsi le Çanli manastia, le monastère à la cloche, connut une grand opulence tout au long du 18ème siècle.

En 1866, une nouvelle insurrection démarre et des comités révolutionnaires sont créés dans chaque région administrative. L’higoumène d’Arkadi est élu représentant de la région de Réthymno et installe le siège de ce comité dans son couvent. Immédiatement, le pacha gouverneur envoie, par l’intermédiaire de l’évêque, un ultima-tum qui demande à l’higoumène de dissoudre l’assemblée révolutionnaire d’Arkadi sous peine de destruction du monastère. En juillet 1866, une armée vient arrêter les insurgés mais ils ont réussi à s’enfuir. En septembre, est envoyé une nouvelle menace de destruction. Le commandant en chef de la révolte, militaire de profession, vient évaluer les capacités de défense du monastère et considère qu’il n’est pas apte à remplir les fonctions d’une place forte. Moines et higoumène soutiennent le contraire et ne tiennent pas non plus compte des conseils qui leur sont donnés pour améliorer leurs défenses. Peu après, des femmes et des enfants viennent se réfugier pensant mettre à l’abri et leurs personnes et leurs biens les plus précieux.

Le drame

Au 7 novembre, jour de l’arrivée des troupes ottomanes devant le couvent, y étaient hébergées 964 personnes avec 325 hommes dont 259 en armes, les autres étant des malades, des blessés, des vieil-lards, des femmes, des enfants. Les 1500 soldats turcs attaquèrent au canon. Les hommes, aidés par les 60 moines valides, se battirent autant qu’ils le purent jusqu’au moment où les portes furent enfoncées, après deux jours de combat. Dans une lettre publiée par un journal de Trieste, Victor Hugo décrit ainsi les derniers moments : « Enfin la dernière résistance est forcée ; le fourmillement des Turcs vainqueurs emplit le couvent.Il ne reste plus qu’une salle barricadée où est la soute aux poudres, et dans cette salle, près d’un autel, au centre d’un groupe d’enfants et de mères, un homme de quatre-vingts ans, un prêtre, l’igoumène Gabriel, en prière. Dehors, on tue les pères et les maris mais ne pas être tués, ce sera la misère de ces femmes et de ces enfants, promis à deux harems. La porte, battue de coups de hache, va céder et tomber. Le vieillard prend sur l’autel un cierge, regarde ces enfants et ces femmes, penche le cierge sur la poudre et les sauve. Une intervention terrible, l’explosion, secourt les vaincus, l’agonie se fait triomphe, et ce couvent héroïque, qui a combattu comme une forteresse, meurt comme un volcan. »

Mise en perspective historique

L‘île avait connu une période de calme relatif, entre 1839 et 1864, du fait de réformes mises en place par l’administration de l’île sous la pressions des Européens, puis du traité de Paris (1856) par le-quel le sultan s’engageait à améliorer la condition des chrétiens de son empire. À partir de 1864, les troubles recommencèrent. Aux prises avec des rébellions, insurrections, dont ils n’arrivaient pas à venir à bout, les Ottomans, exaspérés, employèrent les grands moyens, comme on l’a vu plus haut à Lassithi. L’année 1866 fut sanglante et culmina avec le massacre dont Arkadi fut le cadre. Tristement célèbre dans toute l’Europe extrêmement choquée, ce drame força les puissances européennes à négocier à nouveau avec l’occupant turc pour lui faire accepter certaines revendications des insurgés, dont la coexistence des deux langues. Réformes qui ne seront appliqués que du bout des lèvres.

Visite des lieux

Architecture et histoire de l’art

Nous entrons et traversons la sombre épaisseur du porche avant d’aboutir en plein soleil sur un terre plain où l’église s’affirme comme reine de l’endroit, en face de nous. Heu ! mille excuses aux orthodoxes, je viens de montrer que je n’étais qu’une fieffée catholique en parlant d’église pour un monument cultuel nommé ici « katholiko ». Dans les monastères de l’île, et sans doute dans tous les monastères orthodoxes, le katholiko est placé au centre de l’enceinte, ce qui fait de l’entrée dans la cour un cérémonial de prise de contact religieuse immédiate. Construit en 1587, il offre à nos regards une façade d’un pur style Renaissance classique, un brin rococo, avec un peu de roman, pour faire bonne mesure. Une façade que ne renierait pas une église catholique et qui prouve ainsi comment les standards de l’architecture vénitienne pénétrèrent les milieux orthodoxes par le biais de leurs propriétaires qui furent, ici, Klimis et Visarion Chorzatsis, descendants de nobles byzantins, fins lettrés et férus du style à la mode à partir de 1597. On est à la jonction qui se fait, à la fin du 16ème s., entre le style gothique des religieux crétois qui avait perduré jusque là et l’acceptation d’un nouveau style qui s’inspire des dessins de Sebastiano Serlio (1475-1554), architecte italien qui proposa un catalogue d’édifices religieux et laïcs. Ces dessins inspirèrent largement les concepteurs de la façade d’Arkadi. Comme nous le verrons dans les jours suivants, l’union de l’architecture héritée des Byzantins avec celle proposée par les Vénitiens aboutit à une créati-vité originale qui oscilla entre tradition et innovation et donna des monuments synchrétiques propres à la Crète. Le pays, au fil de ses divers maîtres, prit ce qui lui plaisait chez eux pour aboutir à quelque chose d’unique qui n’appartenait qu’à elle, prouvant ainsi que, obligée de plier, elle ne se rompit jamais. Comme nous le disait Vincent hier, la Crète n’a jamais été possédée par ses occupants. La volonté vénitienne de créer un lien entre les orthodoxes et les catholiques dans un but d’unification et d’apaisement se retrouve ici dans la conception à double nef prévue pour attirer dans l’une, les adeptes du rite grec, et dans l’autre, ceux du rite latin, en plaçant les deux cultes à égalité.

La visite

Dans ce cadre austère totalement imprégné par un drame dont on n’a pas voulu tourner la page, nous faisons une visite qui ne nous parle que de ce passé et qu’un peu du présent. Seul, le catholikon continue sa mission pacificatrice des âmes. Nous faisons une pause dans ce lieu de recueillement, puis entamons la visite en nous fondant sur le dépliant qui nous a été remis à l’entrée. Mais voilà, on n’échappe pas à un drame aussi facilement. Il y a l’arbre calciné criblé d’éclats d’obus, le réfectoire où 36 jeunes insurgés furent tués en plein repos. Les celliers prévus pour abriter les ouvriers et pèlerins, les voyageurs, les pauvres venus dormir et se restaurer. Il y a le couloir du cloître qui dessert les cellules et servit d’hôpital pour les blessés du siège. Il y a le cellier poudrière dont la voûte a sauté sous la force de l’explosion… Heureusement qu’il y a les cyprès, les citronniers et orangers en jarres, les bougainvillées, les lauriers roses pour mettre couleur et vie.

Le musée présente de fort beaux exemples d’art religieux. Quelques armes du 19ème siècle pour nous accueillir, avant que nous consacrions notre attention aux icônes du 17ème siècle, beaux exemples de ce que fut l’école crétoise. Vêtements liturgiques aux broderies somptueuses de fleurs. Livres sacrés aux couvertures surchargées de décors métalliques dorés ou argentés, fort ouvragés, reposant sur un fond rouge. Objets liés au culte et aux offices. Présentation d’une iconostase portative avec l’autel, ses ornements, le positionnement des objets cultuels : simple et pédagogique. J’ai fait un constat qui se confirmera par la suite : à partir du 19ème siècle, le cérémonial s’alourdit par une richesse affirmée qui épaissit tout ce qui concerne le culte et les cérémonies, donne une impression de faste voyant et triomphant. Pour moi, c’est comme si, après la libération de la Grèce, il avait été nécessaire d’afficher une affirmation fastueuse dans la croyance que le triomphe de la résistance crétoise était proche et que la religion en était le bastion avancé. J’ose cette assertion parce que je fais le rapprochement avec la construction des maisons néoclassiques d’Arkhanès : deux manières différentes d’affirmer et d’afficher une même foi dans l’avenir.

Quelques réflexions personnelles

Ce lieu m’a laissée pensive et a titillé ma machine à cogiter. Tout d’abord, je trouve dangereux de parler de « sacrifice » et d’ « holocauste » pour le drame de 1866 alors qu’il s’agit d’un acte de guerre et de représailles inversé. Il n’a pas été commis pour « faire le sacré » (sacrifice) ou pour offrir une victime expiatoire à une divinité quelconque (holocauste), mais pour faire le maximum de dégâts chez l’ennemi. Que cela ait eu lieu dans un monastère n’y change rien. D’autre part, à notre époque où la tendance est d’enlever un fait historique de son contexte pour le confondre et l’assimiler avec ce qui se passe aujourd’hui, je crains que ce drame ne perde peu à peu le sens qu’il avait hier pour être assimilé à ce que font les terroristes aveugles actuels. Ressemblance dans les termes ne signifie pas identité de fait. Il me semble, pour la transmission et le maintien du sens de cette histoire, qu’il faudrait expliquer aux plus jeunes en quoi ce drame a des points de ressemblance avec les djihadistes d’aujourd’hui, les nihilistes d’hier, et en quoi il diffère de façon fondamentale. De plus, je pense que l’ampleur de ce drame aurait pu être évité si l’higoumène avait fait preuve de l’humilité qui sied au statut d’un moine, s’il avait tenu compte des avertissements et s’il avait évité de faire des promesses irréalistes à toute la population des environs en offrant l’asile du monastère comme une sécurité. Au tribunal de l’histoire, j’ose donc renvoyer dos à dos, celui qui eut l’inconscience de présumer de forces qu’il n’avait pas et ceux qui osèrent prendre de force un lieu où se trouvaient fort peu des insurgés qu’ils recherchaient, mais une masse de personnes incapables de leur faire du tort au combat. L’abus de pouvoir du plus fort contre le plus faible est toujours inadmissible et injustifiable.

Dernière interrogation : comment peut-on vivre dans un lieu où la mort suinte de toute part quand on est, par engagement, du côté de la vie et de l’amour ? Je suppose que les moines se refont une santé morale en allant travailler aux champs.

Gorges de Patsos

Nous ne les verrons que depuis la route qui les contourne. Nous en constatons les effets par les verts vifs et luxuriants d’une végétation d’arbustes et plantes à tiges hautes. Arrivés en bas, le contraste avec la nature observée sur les rebords de la route est frappant. En effet, une fois franchis les abords du parking, nous nous trouvons au centre d’une halte montagnarde ombragée, d’un vert profond, qui incite le randonneur à faire une pause ou à partir sur des sentiers arborés qui promettent le plaisir des yeux et ceux des oreilles. Nous sommes charmés par ce cadre bucolique : plantes et branches se balancent mollement sous un vent atténué en brise par les hautes futées ; feuilles et herbes bruissent sous le toucher léger de ce vent. Les oiseaux s’égosillent, bavardent, se répondent et les insectes bourdonnent ou crissent. À propos des insectes, j’ai beaucoup entendu au cours de ce voyage les grillons qui sont si familiers dans notre campagne et notre jardin. De la cigale, point n’est perçu le son. Le son, il est aussi produit par les sources qui bordent les sentiers si tentants, par les cascades qui passent sous un ancien moulin avant de retrouver un cours assagi.

Bien beau tout cela, mais il est cinq heures et le petit-déjeuner est déjà loin. Nous décidons de faire une halte à la taverne qui fait désormais affaires en place du moulin. Le parking qui s’étage en plusieurs terrasses joliment décorées par de multiples plantes en fleurs donne une indication de l’importance du lieu pour la région. La salle immense le confirme. Après la taverne désertée d’Eleftherna, nous pouvons enfin comprendre où et comment peuvent être accueillis les énormes mariages dont Konstantinos et Vincent nous ont parlés quand ils ne sont pas pris en charge par une communauté villageoise. Comme je l’ai mentionné plus haut, les mariages en Crète sont une affaire qui concerne les familles au sens le plus élargi du terme, l’équivalent d’une vaste cousinade, comme on dit chez nous. Certaines familles doivent, je suppose, se reposer sur un traiteur qui propose menu et couvert, sinon cela se passe de la façon la plus traditionnelle qui soit. Deux mille personne sont invitées (en dessous, ça fait pingre). Pour les repas, les villages des mariés se partagent leur exécution et chacun prête la main à la pâte, ou à l’épluchage, durant la semaine qui précède.

Pour ce repas précis, ce fut une énorme plâtrée d’escargots pour Daniel et une assiettée tout aussi importante de viande d’agneau antecristi pour moi. Ces énormes portions sont, selon moi, destinées à partager avec l’autre ce que nous avons commandé. La preuve, c’est que, chaque fois que Daniel a pris des pita en entrée, une assiette vide a été mise devant moi, de façon spontanée. Cuit en ragoût, à l’ail, avec des plantes sauvages, l’escargot, alias saligaria ou hokhlii, est coutumier des tables crétoises. Quand il est nommé boubouristi, c’est qu’il est frit à l’huile et servi arrosé de vin ou de vinaigre. Nous mangeons au bruit léger de l’eau qui ruisselle sous notre sol avant de resurgir un peu plus bas de l’autre côté.

Au retour dans notre chambre, la voix suave d’un chanteur nous cueille à froid et provoque notre rire : il détaille la version grecque de « Mamy blue » avec une expressivité que ne pourrait renier notre Nicoletta nationale.